Publié par : handistarts | 19 octobre 2010

Activités artistiques en zone de post-conflit: l’exemple de la Pavarotti Music School (Mostar, Bosnie)

clip_image002La section dédiée aux Balkans dans les atlas historiques comprend de nombreuses cartes … et pour cause… cette région a connu des influences successives (pour n’en citer que quelques-unes : romaine, ottomane, austro-hongroise, communiste), qui ont redessiné à maintes reprises ses frontières au fil des siècles.

Mosaïque d’ethnies, de cultures et de religions, elle est caractérisée par une histoire complexe et mouvementée, particulièrement durant le siècle dernier*, où elle a été le théâtre de guerres et de conflits dont l’ombre plane encore aujourd’hui. Les traces de balles et d’obus dans les murs et les bâtiments détruits ne sont que les cicatrices visibles de ces conflits. En effet, ceux-ci ont non seulement affecté les infrastructures, l’économie, la vie politique et culturelle, mais ont aussi eu un impact très fort sur la santé mentale de la population et les relations entre les communautés, qui restent tendues.

Le cas de la Bosnie

Aujourd’hui, une quinzaine d’années après l’arrêt prononcé du conflit signé lors des accords de Dayton, la cohabitation entre les trois communautés est toujours problématique. Prenons par exemple la ville divisée de Mostar. Bien que son fameux pont, classé au patrimoine de l’UNESCO, ait été reconstruit, il ne constitue pas pour autant un symbole fort de la réunification des deux communautés de la ville comme certains aiment pourtant le penser. La rivière qu’il enjambe n’a d’ailleurs jamais constitué la frontière entre les parties croate et bosniaque de la ville.image

Les signes actuels de cette cohabitation tendue sont nombreux et touchent aussi bien la scène politique, économique, socio-culturelle, ou encore les habitudes quotidiennes des habitants de la ville. Nous étions à Mostar en pleine période de campagne électorale pour les présidentielles, et nous avons pu constater que les partis en lice semblaient mettre la priorité sur des revendications nationalistes, centrées sur l’appartenance à une communauté (serbe, croate ou bosniaque), et non sur un programme porteur de changements positifs pour l’avenir du pays. Les résultats partiels des élections du 4 octobre confirment ces observations.

Les exemples concrets montrant l’absence de dialogue – et parfois de provocations – entre les communautés dans la ville sont flagrants. A Mostar, la plupart des infrastructures sont dédoublées (deux hôpitaux, deux universités, deux théâtres, etc.), ce qui ne se justifie pas compte tenu du nombre d’habitants … et visiblement, cette politique semble toujours d’actualité, étant donné qu’une deuxième gare routière est en construction du côté croate de la ville. Mostar ne constitue pas une exception en la matière. Nous avons constaté le même phénomène à Sarajevo, capitale du pays.

Les activités artistiques en contexte de conflit ou de post-conflit

Après la lecture de cette première partie, certains penseront que nous nous écartons du thème de notre projet. Bien au contraire ! Dans un tel contexte de conflit ou de post-conflit, que peut apporter l’expression artistique à la population ? C’est avec cette question en tête que nous avons parcouru la région, rencontré différentes associations et ONG, et tenté de saisir chaque opportunité d’avoir un point de vue différent sur les évènements des années 90. Les personnes avec lesquelles nous avons discuté ont toutes souffert des conflits et en ont subi les conséquences, indépendamment de la communauté à laquelle elles appartenaient…

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Notre séjour à Sarajevo nous a d’abord permis d’appréhender l’importance de l’expression artistique en période de conflit. En marchant dans les rues du centre ville, il était difficile pour nous d’imaginer ce que devaient ressentir les habitants, vivant dans la crainte permanente de bombardements et risquant leur vie à chaque fois qu’ils étaient dans une zone de tirs de snipers**… Les documents, photos et objets de l’exposition « Sarajevo assiégée » au musée d’histoire nous ont donné une idée de ce qu’était la vie quotidienne durant les années de siège* et certaines affiches ont particulièrement attiré notre attention. Elles annonçaient des évènements culturels : pièces de théâtre, concerts, etc. organisés dans des caves et autres lieux « sécurisés ». En effet, durant le siège , la vie culturelle a continué à exister à Sarajevo, comme réponse à la barbarie ambiante, comme moyen d’expression et d’évasion pour la population. De nombreux artistes reconnus internationalement ont convergé à Sarajevo, notamment lors de la première édition du Sarajevo Film Festival en 1995.

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Déjà en germe durant les périodes de conflit, les initiatives artistiques et culturelles se sont multipliées dans la région dès la fin des hostilités. Les objectifs visés par celles-ci sont souvent doubles.

D’une part, elles cherchent à contribuer à un mieux-être de la population tant au niveau individuel que collectif, qu’elles aient un but thérapeutique clairement défini dès leur origine ou non. En effet, à travers des activités créatives, les personnes en souffrance sont amenées à s’exprimer et à entrer dans un processus de reconstruction personnelle. Si elles sont menées en groupe, ou tout du moins dans un espace qui permet les rencontres, ces activités sont aussi souvent l’occasion d’un échange au sein de la communauté. Elles rendent possible l’expression d’ un vécu et la discussion avec d’autres personnes partageant des expériences similaires.

D’autre part, ces activités ont aussi bien souvent pour objectif de jeter des ponts entre les communautés qui se sont opposées durant les conflits afin de les rassembler autour d’une activité constructive et de réinstaurer un dialogue entre elles. Le chemin est encore long…

Qu’elles émanent de la société civile locale, ou aient été initiées par des ONG étrangères, ces initiatives ont souvent été rendues possibles par des aides étrangères, car elles faisaient partie intégrante du processus de reconstruction, de stabilisation et de démocratisation des Balkans. Leur pérennité dépend en grande partie de la reconduite de ces subventions. En effet, quinze ans après la fin de la guerre, ces aides se raréfient , ce qui met en danger la survie des projets, particulièrement les moins médiatiques.

 Un exemple d’initiative dans la région : La Pavarotti Music School de Mostar

clip_image002[4]A Mostar, ville d’Herzégovine particulièrement touchée par les conflits, nous avons rencontré Amela Saric, directrice de la Pavarotti Music School, l’une des initiatives les plus connues dans le domaine de l’art thérapie dans la région. Ouverte en 1997 à l’initiative de l’ONG britannique War Child, cette école de musique a, comme son nom l’indique, reçu le soutien médiatique et financier du ténor Luciano Pavarotti. A ses débuts, l’équipe de musicothérapeutes de l’école accueillait de nombreux enfant traumatisés par la guerre. Ayant grandi dans un environnement violent, ceux-ci avaient parfois des comportements agressifs et peu respectueux. Des éléments d’art thérapie étaient alors présents dans tous les ateliers afin de les aider à surmonter ce stress post-traumatique et à revenir à une vie et des comportements « normaux ».

Peu à peu, les séquelles directes des conflits s’estompant, l’aspect thérapeutique clip_image009a laissé de plus en plus de place à la réinstauration d’un dialogue intercommunautaire au sein de l’école. Lorsqu’elle a ouvert ses portes en 1997, celle-ci poursuivait déjà comme objectif d’être un lieu fédérateur qui accueille autour d’activités musicales les enfants des deux côtés de la ville, extrêmement divisée entre la partie est (majoritairement bosniaque et musulmane), où se situe l’école, et la partie ouest (majoritairement croate et catholique).

Depuis, sa création, l’école a évolué. Elle ne propose plus d’activités d’art thérapie au sens strict et a diversifié ses activités, devenant ainsi un lieu de rencontres et un acteur incontournable de la vie culturelle de Mostar. Elle organise entre autres chaque année un grand festival de blues.

Cet exemple concret montre l’intérêt de la poursuite d’activités artistiques dans une zone de post-conflit. D’autres initiatives ont été mises en place en Bosnie et dans les Balkans, particulièrement dans des camps de réfugiés et dans les zones où les conflits ont été les plus intenses, comme en Slavonie ou au Kosovo. Avec le soutien de fonds européens, le Théâtre Tsvete de Sofia (qui fera l’objet d’un autre article) a par exemple mené des projets théâtraux dans plusieurs camps de réfugiés en Macédoine.

 

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* Pour un résumé historique (période 1900-2003): http://news.bbc.co.uk/hi/english/static/map/yugoslavia/

** Le siège de Sarajevo est le plus long de l’histoire moderne (presque quatre ans, du 5 avril 1992 au 29 février 1996). La topographie accidentée de la région et la position de la ville dans une cuvette ont influencé la stratégie des assiégeants. Des tireurs isolés (snipers) avaient pris position sur les collines surplombant la ville et dans certains immeubles. Un boulevard de Sarajevo a d’ailleurs été surnommé « Sniper Alley », tellement il était dangereux de le traverser. Les gens devaient courir pour se mettre le plus rapidement possible à l’abri, ou attendre que les forces de l’ONU leur serve de bouclier…

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