Publié par : handistarts | 9 août 2010

Art brut, art outsider, art hors normes, art différencié… ou la multiplication des étiquettes

Art brut, art outsider, art hors normes, art différencié… ou la multiplication des étiquettes

Depuis quelques mois, nous avons tenté de nous y retrouver dans la jungle des termes liés à l’un des domaines visés par notre projet, c’est-à-dire les productions artistiques de personnes handicapées mentales et/ou souffrant de troubles de la santé mentale. Peu à peu, nous nous sommes appropriés le jargon utilisé par les « spécialistes », et ces recherches ont soulevé en nous beaucoup d’interrogations et de réflexions, d’autant plus que lesdits  spécialistes  semblent ne pas toujours être d’accord entre eux…

Le texte qui suit se veut une synthèse de nos premières découvertes, une introduction à ce domaine qui vous permettra, nous l’espérons, d’y voir plus clair et de comprendre ce qui se cache derrière ces quelques notions…

  • Art brut

Définition

On a souvent collé à l’art brut l’étiquette d’ « art des fous », or c’est tout à fait réducteur. En effet, de nombreux artistes d’art brut n’ont jamais été suivis pour des problèmes psychiatriques et étaient tout à fait sains d’un point de vue médical.

Inversement, toute production d’une personne internée ne relève pas forcément de l’art brut… C’est toute la question de la reconnaissance accordée par des instances légitimées dans le milieu, qui confèrent ou non à une personne le statut d’ « artiste reconnu », et à ses productions le rang « d’œuvres ». Nous l’avons souvent constaté lors de nos visites dans des ateliers créatifs pour personnes handicapées en Belgique : certains dessinent ou peignent tous les jours à l’atelier par goût, mais ne clip_image002seront jamais exposés ; tandis que l’œuvre d’autres fait l’objet de monographies et, parfois, d’une reconnaissance internationale… Nous n’ouvrirons pas ici le vaste débat des critères qui entrent en jeu pour accéder à ce statut.

Revenons plutôt à la définition de l’art brut, qui est problématique. Elle a d’ailleurs été remaniée plusieurs fois par son propre « inventeur », Jean Dubuffet. La définition qui nous a semblé la plus pertinente est celle qui se trouve sur la couverture de l’ouvrage L’art Brut de Michel Thévoz :

« L’art brut, c’est l’art pratiqué par des individus qui, pour une raison ou pour une autre, ont échappé au conditionnement culturel et au conformisme social : pensionnaires d’hôpitaux psychiatriques, détenus, solitaires, inadaptés, marginaux de toutes sortes. Ces auteurs ont produit pour eux-mêmes, en dehors du système des beaux-arts, des œuvres issues de leur propre fonds, hautement originales par leur conception, leurs sujets, leurs procédés d’exécution, et sans allégeance aucune à la tradition ni à la mode. »

Les critères d’appartenance à l’art brut pourraient donc se résumer comme suit :

– production par des personnes étrangères aux milieux artistiques professionnels

– grande spontanéité et inventivité personnelle de la part des artistes

– affranchissement à l’égard des normes culturelles, peu ou pas de mimétisme

– peu ou pas d’intérêt pour les destinataires

Dubuffet le disait lui-même, il ne sert à rien d’essayer de définir des caractéristiques communes à ces productions, car les critères et les références de l’art culturel ne s’y appliquent pas. Chaque production correspond à des clés de transcription différentes, a un statut propre inventé par son auteur.

Intérêt croissant pour cette forme d’art

Selon Thévoz, pendant longtemps, la culture occidentale a tenu à l’écart en les rapprochant sous une sorte d’étiquette « prélogique » l’art des primitifs, l’art des enfants et l’art des fous. Dans les trois cas, on est passé d’une attitude de mépris, à un effet de mode dû à l’intérêt que ces formes d’art ont suscité chez des peintres « reconnus » ou des scientifiques, pour arriver finalement à une sorte de normalisation des productions.

Si l’on prend le cas qui nous intéresse, l’art « des fous », il a commencé à susciter de l’intérêt au 19e siècle, lorsque la médecine psychiatrique est devenue plus « humaine », en accordant davantage d’attention aux patients en tant que personnes. Ces productions ont d’abord été utilisées comme matériel de diagnostic, puis, peu à peu, ont été envisagées sous un angle esthétique par des médecins tels que Prinzhorn ou Morgenthaler par exemple.image

Le premier officiait à la Clinique psychiatrique d’Heidelberg et a réalisé plusieurs travaux sur l’ « art des fous » dans les années 1920. Le second, qui travaillait à la clinique de Waldau, s’est surtout concentré sur l’œuvre d’un patient bien particulier : Adolf Wölfli, qui deviendra l’un des plus célèbres représentants de l’art brut. La Collection étudiée par Prinzhorn est aussi connue pour avoir été incluse dans l’emblématique exposition d’ « art dégénéré » organisée par le régime nazi en 1937, à Munich et dans neuf autres villes. Les œuvres de « fous » furent alors exposées aux côtés d’œuvres d’avant-garde (expressionnisme, surréalisme, cubisme, etc.) dans le seul but de ridiculiser ces dernières.

L’artiste français Jean Dubuffet qui a créé la notion d’art brut en 1945 a ainsi donné suite au travail précurseur de ces deux hommes. En parcourant les asiles psychiatriques de Suisse et de France et en intégrant à ses recherches des créateurs isolés et ceux que l’on a qualifié de « médiumniques », il a constitué une collection d’œuvres d’art brut qui sera d’abord administrée par la Compagnie de l’Art brut (à laquelle sera associé un temps André Breton ) à Paris, et qui, après plusieurs relocations, aboutira à Lausanne en 1975, sous le nom « Collection de l’art brut », la plus célèbre dans ce domaine.

Quelques grands noms de l’art brut

En architecture, deux sites sont devenus des curiosités touristiques en France :

  • Le Palais idéal du facteur Cheval (Hauteriveclip_image008)

Ferdinand Cheval, facteur dans la Drôme, rêvait d’un palais merveilleux. Un jour, durant l’une de ses tournées, il buta sur un caillou à la forme bizarre. Ce fut le début d’une longue aventure. Pendant trente ans, il collecta des pierres lors de ses tournées et durant ses temps libres, il édifia un palais (26x14x10 m) avec des instruments rudimentaires. Ce palais onirique est un mélange d’une multitude d’inspirations.

  • Les Falaises sculptées de Rothéneuf (St Malo)clip_image010

Adolphe-Julien Fouré, un prêtre devenu sourd et muet, vécut comme un ermite et sculpta pendant 25 ans le granit de la falaise pour y faire apparaitre « La famille des Rothéneuf », un ensemble épique racontant les aventures de pirates et contrebandiers.

En arts-plastiques, quelques grands noms : Auguste Forestier, Adolph Wölfli, Aloïse, Auguste Lesage, Laure Pigeon, Magde Gill, Alexandre Lobanov, Henry Darger, Martin Ramirez, Zdenek Kosek, etc.

Etant donné la disparité des oeuvres, et afin de ne pas donner une fausse idée de ce qu’est l’art brut, nous avons choisi de ne pas sélectionner ici quelques peintures, mais plutôt de vous renvoyer à deux sites de référence si vous souhaitez en savoir davantage sur ces artistes et sur leurs oeuvres:

http://www.artbrut.ch/index1f20.html

http://www.abcd-artbrut.org/francais.html

Réflexion sur la créativité des malades mentaux

Au fil de nos lectures, une réflexion de Thévoz nous a interpelés : selon lui, la créativité des « malades mentaux » s’est tarie au fil du temps, et ce pour plusieurs raisons :

– On peut tout d’abord observer que la proportion de productions dans les institutions a augmenté, parce qu’elles sont bien souvent encouragées d’un point de vue thérapeutique (ateliers, etc.)

– Le fait que la production soit encouragée fait qu’elle perd sa nécessité et son intensité, car les malades ne vivent plus comme dans le passé dans un climat d’opposition à la violence concentrationnaire

– De plus, les malades ne sont pas insensibles à l’intérêt que l’on porte à leurs travaux, ils cherchent de plus en plus des modèles. On retrouve dès lors des réflexes de mimétisme comme dans l’art culturel ; ils font ce qu’on attend d’eux : des « dessins de fous »… On assiste donc à une forme de « normalisation » de la production.

– Enfin, les traitements médicamenteux lourds, sorte de camisole chimique, abrutissent selon Thévoz les patients, ce qui provoque la perte de facultés de création

  •  Outsider Art

Ce terme a été inventé en 1972 par Roger Cardinal, historien de l’art anglais comme « traduction » de la notion d’art brut, mais en fait, il correspond à une définition beaucoup plus large que celle de Dubuffet.

L’ « outsider art » en anglais, ça donne « l’art hors normes » en français, mais comme le disait très pertinemment Coline De Reymaeker dans le dossier de presse de l’exposition « Regards dans l’art hors norme », organisée cette année à Seneffe par l’AfRAHM :

« L’outsider art, c’est l’art brut, l’art hors normes, l’art marginal, l’art différencié l’art des fous, l’art des enfants, l’art naïf, l’art autodidacte,…bref, l’ « art autre » (mais autre de qui, de quoi ? Questions qui restent ouvertes à la réflexion…)»

La suite de sa réflexion et de son questionnement dans le même dossier nous semble aussi très intéressante :

« Il faut préciser qu’une fois débusquée, cette production outsider fini par être exposée et montrée au public. Elle acquiert alors une vie individuelle et autonome, indépendante de son créateur. De ce fait, s’impose une réflexion sur le statut particulier d’un art qui se définit, entre autres, par sa situation hors des circuits traditionnels dominants, mais qui s’y retrouve quand même exposé. On pourrait ajouter que le simple fait de la définir et de la nommer relève d’une volonté d’intégrer cette production singulière dans une école ou un mouvement précis, comme l’impressionnisme, le surréalisme ou le cubisme, alors que les auteurs de ces créations marginales sont loin de former un groupe cohérent, qu’ils ne se connaissent pas entre eux et ne prêtent aucune attention à l’œuvre de leurs pairs la plupart du temps.

De plus, aucune caractéristique stylistique précise ne qualifie la totalité des productions outsiders, qui s’apparentent entre elles non par des aspects plastiques communs, mais par l’esprit qui les habite. Il s’en suit que de nombreux univers, oniriques ou sombres, attendrissant ou repoussant, réalistes ou fantaisistes…se manifestent dans les œuvres outsiders, et ce de plusieurs manières : toutes les techniques sont bonnes, tous les matériaux sont utilisables…Face à un pareil fourmillement de données, la compréhension exhaustive des œuvres est impossible car elles renvoient immanquablement au monde de l’artiste. Et c’est justement cette nature insaisissable qui confère à l’art outsider son intensité constante et qui attire les amateurs chaque fois plus nombreux.

L’introduction de l’art outsider, et plus particulièrement en ce qui nous concerne, de l’art de personnes handicapées mentales, dans les circuits officiels de l’art et de son marché, amène de nombreuses questions : Peut-on présenter les œuvres sans aucune autre échelle de valeurs que leur valeur propre ? Doit-on observer uniquement ces œuvres, ne considérer que leur valeur spécifique, sans prendre en considération, par exemple, la biographie ou le parcours de l’artiste ? Peut-on regarder de la même manière une œuvre d’un artiste dit handicapé mental et une œuvre d’un artiste non handicapé ? Est-il important de mentionner pour permettre l’appréhension d’une œuvre le dossier médical voire le statut de l’artiste ? Est-il nécessaire d’adjectiviser ce type d’art ? Ces quelques interrogations ont de nombreuses fois été le sujet de discussions et sont loin de faire l’objet de réponses et/ ou de pratiques unanimes.

Deux grandes tendances actuellement : le décloisonnement, visant à considérer cet art hors normes comme un art contemporain, d’une part. Et d’autre part, une tendance plus traditionaliste, proche des premiers temps, mettant l’accent sur la particularité de l’artiste et de son mode de création. »

Par Coline de Reymaeker

  • Art différencié

La dernière notion que nous aborderons ici est née en Belgique. On la doit à Luc Boulangé, l’initiateur du Créahm de Liège (1979), un modèle d’atelier né à la fin des années 70, lorsque les premiers ateliers d’expression créatifs sont apparus en Europe. Depuis, d’autres Créahm (Bruxelles, Fribourg, Provence) et d’autres ateliers sont nés, et un « réseau européen d’art différencié » avait même été mis en place.

Au début, les productions réalisées dans les ateliers créatifs accueillant des personnes handicapées mentales avaient été rapprochées de l’art brut, mais très vite, on s’est rendu compte que cela ne correspondait pas à la définition donnée par Dubuffet. En effet, les personnes handicapées créent dans des ateliers dans lesquels plusieurs personnes travaillent souvent en même temps, et sont plus ou moins « guidées » par un animateur. Luc Boulangé a donc proposé le terme d’ « art différencié » pour qualifier ces productions.

Bibliographie : cfr page « Bibliographie » sur le blog

Illustrations:

1) Jean Dubuffet, créateur de la notion d’art brut (http://cyberechos.creteil.iufm.fr/cyber16/Lire/dubuffet/dubuffet.htm)

2) St-Adolf portant des lunettes, entre les deux ville géantes Niess et Mia (1924) d’Adolph Wölfli (http://www.artbrut.ch/index8498.html?Show=Oeuvres&ArtisteID=65)

3) Palais idéal du facteur Cheval, crédit photo : David Reverchon

4) Falaises sculptées de Rothéneuf, crédit photo : Alain Lainé

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Responses

  1. Bonjour,

    Très très intéressant votre projet. On s’en parle bientôt. En attendant, il vous faut consulter le livre d’Henri Barras: « De l’art du cuit à l’art du cru: aux sources de la création ». Éd. Liber, coll. «Les Impatients», 2007, 182 p.

    Impliqué dans les ateliers de création des Impatients de Montréal, Québec, l’auteur a vu dans la production des malades mentaux l’occasion de s’interroger sur «ce qui pousse un être à peindre, à écrire, à composer, à danser, au risque même de se déposséder des biens et valeurs qui l’entourent». Son essai développe une réflexion personnelle et générale sur la pratique artistique, allant du processus de création à la réception, en passant par l’image et par le rôle de l’artiste dans notre société.

    À l’art académique et raffiné enseigné dans les écoles et exposé dans les galeries, dont chaque geste relève d’un choix réfléchi, on peut opposer une autre forme de création relevant davantage de l’irrationnel. Henri Barras propose le concept d’«art cru» (là où Dubuffet parlait d’art «brut») pour désigner cet acte créateur plus instinctif, moins calculé, qui est notamment celui des marginaux et des enfants.

    «Est “crue” toute œuvre née de l’impulsion, de la nécessité absolue qui pousse un individu à faire l’art, sans autre mobile que celui de s’exprimer. Le mot ramène la création à son point central en l’homme, générateur de vie. Le cru en art est le mouvement de l’âme que rien ne vient entraver. Un geste par lequel le sain et le malsain se réconcilient; où l’amour et la haine se conjuguent; où la joie et l’angoisse se confondent. Le cru en art, c’est cette pulsion première qui donne à la vie un pouvoir sur la mort et qui n’est rien d’autre que l’humaine définition de l’art.»

    Au plaisir et bonne route!
    Diana G.


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